LE PROFESSEUR LAMINE SAMB EST MORT 

Publié le 02/03/2021
Amadou Lamine Sall

Salma d’Or, Joal, 2015


En cette matinée inoubliable de l’année 2015,  quand prenant la parole pour remercier l’assemblée des anciens de Joal de l’honneur qui m’était habillé dans toute sa splendeur, comme Salma d’Or, dans la cour royale de cette maison éternelle de la famille de Sédar, je disais de l’ami qui m’accompagnait depuis Dakar et qui était à mes côtés avec Doudou Ndiaye Rose : « Vous êtes assurément un professeur, je veux dire un « accoucheur ». Vous êtes un homme de lettre rare et racé, un fin et redoutable connaisseur de Senghor. Vous portez en vous l’œuvre du maître, ses senteurs, coins et recoins, comme un vieil habit sacré que l’on ne quitte jamais. Qui aime Sédar, vous aime ».

Après 2015, nous voici revenus à Joal en cette année 2017 et c’est Lamine Samb qui, en face du soleil, recevait à son tour le titre de Salma d’Or. Heureux et fécond compagnonnage !

Pendant près de 30 ans, le Pr Lamine Samb fait rayonner l’œuvre du poète Senghor à l’étranger. Nul mieux que lui ne saurait dompter l’œuvre de l’enfant de Joal. A mon ami, lors de mon intronisation en 2015, j’avais dit ceci : « Vous possédez à la fois le talent d’une « lecture blanche », c’est-à-dire albo-européenne et d’une « lecture noire », c’est-à-dire négro-africaine de Senghor. Je vous ai découvert impressionnant dans l’analyse textuelle du système autonome et clos de l’écriture de Sédar. Aux détracteurs de Senghor, vous avez implacablement appliqué la loi de celui qui sait. Cher ami lamine Samb, votre retour au Sénégal après ce si long séjour au Gabon, a été un bonheur pour moi et plus encore, quand vous êtes allé servir votre pays comme conseiller auprès de Monsieur le Premier ministre Mahammed Boun Abdallah Dionne ».

En 2017, l’accompagnant à Joal pour y recevoir à son tour le titre de Salma d’Or, je lui avais  alors lancé ceci : « Les Wolofs disent que « celui qui voyage et que personne ne salue ni ne souhaite bonne route, ne sera pas accueilli à son retour par des tams-tams ». Toi, mon cher Lamine, nous t’attendions, nous étions pressés de te revoir. Ici, Joal et Senghor te reçoivent. Les Sérères sur qui Dieu ne peut rien, te chantent et te dansent ».

C’est ce frère, cet ami si cher, si précieux, qui vient de nous quitter le dimanche 28 février 2021.

S’il m’arrive toujours de penser que Senghor était né trop tôt, Lamine Samb nous quitte beaucoup trop tôt ! Comme Sédar nous offrait toujours « un horizon qui n’était jamais le dernier », Lamine Samb était un beau morceau de ciel bleu irremplaçable. Comme Senghor, notre époque avait encore  tellement besoin de lui ! Ce temps présent et douloureux du monde que nous vivons, a étrangement et cruellement produit des êtres humains qui sont arrivés à faire ce que même Dieu ne peut pas faire : mentir, voler, trahir, tuer, se courber, ramper, haïr, tourner le dos à la connaissance, assassiner le savoir, minorer l’esprit et humilier ceux qui le grandissent. Senghor comme Lamine Samb étaient des  remèdes à ce  malaise nauséabond de civilisation. Et la cité de Joal en instituant ce « sacrement » des meilleurs enfants de notre pays qui ont grandi Senghor et grandi l’esprit, se trouve également être un lieu de célébration de l’excellence, un temple et une assemblée où les valeurs de la tradition viennent interroger et punir celles diffuses et fétides de la modernité. Je suis de ceux qui croient que nos traditions sont les plus puissantes écoles de guérison de nos tares et malheurs d’aujourd’hui.

Lamine Samb est donc mort !

En ce lundi 1er mars 2021, sa famille, ses amis, nombre d’acteurs culturels, écrivains, poètes, éditeurs,  des Ambassadeurs, sont venus saluer sa mémoire. Le Premier ministre d’alors, Mahammed Boun Abdallah Dionne était présent. Sa prise de parole devant ses anciens proches conseillers et collaborateurs à la Primature, fut un moment, du moins pour moi, d’un puissant et infini retour à Dieu. Sa prière était belle.

Lamine Samb est donc mort mais bien vivant !

Couronné Salma d’Or, Lamine Samb méritait cette haute consécration. Consécration ne saurait être plus précieuse que celle-ci, car elle ne se vend pas, elle ne s’achète que par le mérite et pas n’importe quel mérite, car la monnaie dans laquelle on l’échange est devenue presque introuvable de nos jours. Elle s’appelle d’un beau et puissant nom: l’esprit !

Ce dont le Salma est investi participe non seulement d’un rituel ésotérique et complexe, mais également de la gouvernance d’habitants d’un univers d’outre- terre et d’outre-ciel qui nous dépasse.

Notre bien-aimé Pr Lamine SAMB était simple, humble, cultivé comme rarement on peut l’être, civilisé jusqu’à la moelle. Homme de valeur, de qualité et de grandeur, intransigeant, non débiteur de personne, serein et loin des intrigants, lumineux dans l’amitié et la fidélité, il était un échantillon de générosité et de bonté. C’étaient ces seules nobles « faiblesses », celles qui sont les seules vraies parures. C’était un être sensible, réceptif, émouvant, profondément humain.

Lamine Samb nous manque déjà alors que le cortège noir s’ébranle vers Touba la sainte, en ce lundi matin 1er mars, si frais, si doux, si frais.

Il nous aura appris comme Senghor, que l’investissement sur la culture et l’éducation était le meilleur investissement économique de notre civilisation. Il n’existe pas, en effet, de pays sous-développés, mais des femmes et des hommes sous-développés, c’est-à-dire sans culture et sans éducation.

L’horloge tourne. Le sablier aussi.

« Personne n’est en retard. Personne n’est en avance. A chacun son fuseau horaire ». Le vrai futur est connu : il n’est rien d’autre que la tombe !

Notre pays a aujourd’hui froid. Nous avons peur. La moutarde est servie au dessert. L’éclair des aigles est aveuglant. Les tigres ont pris la robe des renards. Mais il ne peut pas être possible que le Droit soit une tragédie dans le pays de Kéba Mbaye. Il doit être en tout temps et en tout lieu maitre du jeu. C’est au Droit de trancher. C’est la justice qui est l’arbitre. Elle doit être sincère, pas flatteuse. Quand il fait nuit, le Droit ne doit pas rentrer tard ! Les juges se lèvent toujours tôt. Non, nous n’avons pas que des juges morts ! Les vivants nous tendent la main. Si nous déshabillons la démocratie, nous nous déshabillons nous-mêmes. Nus face à nos miroirs. Nus face à nos enfants. Nus face au monde. La politique, la première, doit la couvrir de beaux pagnes. Comme une maman. Tournons cette page de peur. Elle ne doit pas s’écrire.

Par ailleurs, il nous faut toujours avoir à l’esprit qu’il faut deux mains pour attacher un pantalon. Notre pays, dans l’apaisement, « épaule contre épaule », a besoin de la main de son peuple et de celle de celui qu’il a élu. Reste Dieu ! Aidons-LE à nous aider. Soyons des pécheurs et non des mouettes. Prions pour nos morts ! Prions pour les vivants !

Lamine Samb aimait tellement son pays ! Il l’a grandi ici et à l’étranger. Ne nous appauvrissons pas. Ne rendons pas ce beau pays insoluble ! Il ne le sera pas !
Prions pour nos morts ! Prions pour les vivants !

 

Amadou Lamine Sall - Poète - Lauréat des grands Prix de l’Académie française